Boribana, le bidonville d’Abidjan sacrifié sur l’autel du développement

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« Comment mon quartier a changé sous Ouattara » (1/5). En Côte d’Ivoire, la politique de grands travaux se fait parfois au détriment des plus pauvres, expulsés de leurs habitations.

Le vrombissement des engins de construction fait trembler le sol et les murs de la petite maison de Mamadou Sanogo. Avec dextérité, l’imam lâche son chapelet et rattrape la tasse de thé qui menace de se renverser sur le tapis du salon. « Nous avons l’habitude, dit-il. C’est comme ça jour et nuit. Nous vivons entre les machines, les enfants ne dorment plus et nous, les adultes, nous craignons à chaque instant de voir les murs s’effondrer. »

Depuis le palier de sa maison, Mamadou Sanogo peut observer le vaste chantier qu’est devenu son quartier. Les grues et les engins pilotés par des ouvriers de la China State Construction Engineering Corporation (CSCEC) disputent le paysage à des maisons partiellement éventrées ou entièrement démolies. Beaucoup de voisins sont partis, mais pas lui : « Je suis un résistant, affirme-t-il. Ici c’est mon quartier, ils ne peuvent pas me déguerpir si facilement ! »

Avec ses deuxfemmes et ses six enfants, Mamadou Sanogo vit à Boribana, un bidonville d’environ 70 000 habitants situé au bord de la lagune Ebrié, en plein cœur d’Abidjan. Le quartier a le malheur de se trouver sur le tracé du quatrième pont de la ville qui doit enjamber la lagune, dont les travaux ont démarré en 2018. Une fois achevé, celui-ci désengorgera l’unique axe qui relie aujourd’hui le Plateau, le quartier des affaires de la capitale économique ivoirienne, à la commune de Yopougon, où vivent plus d’un million d’habitants. Un immense espoir pour les centaines de milliers de personnes qui empruntent chaque jour cette route connue pour sesinterminables embouteillages.

« Une pratique de truands »

Mais pour d’autres, ce chantier est surtout synonyme de « déguerpissements », le nom donné aux opérations d’expulsion des habitants qui précèdent les démolitions de quartiers. Et celles-ci vont s’amplifier dans les années à venir. En mars 2019, le ministre de la construction, Bruno Koné, annonçait la destruction d’une partie des « 132 quartiers précaires » que compte Abidjan, où vivent 1,2 million d’habitants, soit un cinquième de la population de la ville. Des expulsions massives que le ministre justifiait alors comme le moyen d’éviter que ces zones se développent « dans des conditions dangereuses et indignes pour les populations qui y habitent ». Mais l’enjeu est aussi de pourvoir en infrastructures une cité qui grandit à un rythme frénétique.

Ces grands travaux sont l’un des axes majeurs de la politique économique du président Alassane Ouattara, candidat à sa réélection lors de la présidentielle du 31 octobre. La croissance, qui a oscillé entre 6 % et 11 % au cours de son double mandat a été largement soutenue par ces investissements. Et les nombreux chantiers lancés à travers le pays ont valu au chef de l’Etat d’être surnommé par ses partisans le « bâtisseur », comme le fut avant lui le président Félix Houphouët-Boigny. Si l’opposition ne lui conteste pas cette qualité, elle dénonce en revanche des réalisations faites au détriment des plus pauvres dans une Côte d’Ivoire toujours rongée par les inégalités.

Le monde