Loncény Fall revient de la France

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Lounceny Fall est ministre d’Etat chargé des affaires étrangères et des Guinéens de l’étranger. De retour d’Addis-Abeba où il a participé au cinquantenaire de l’Union africaine, nous l’avons interrogé.

Dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, le diplomate a parlé des foyers de tension en Afrique, du coup de balai réalisé dans son département et les ambassades, de la situation explosive en Guinée Bissau et surtout de son passage à l’Elysée où il a rencontré les plus hautes autorités françaises préoccupées par la crise en Guinée. A bâtons rompus.

Mediaguinee : Vous revenez d’Addis Abeba où vous avez participé au sommet de l’Union africaine. Comment appréciez vous la participation de la Guinée à ces travaux qui marquent le cinquantième anniversaire de cette institution ?


Lounceny Fall :
A Addis Abeba, la Guinée était représentée à son plus haut niveau par Monsieur le président de République Professeur Alpha Condé. On a vu, au cours des débats, une participation très active de notre pays aussi bien au niveau du conseil des ministres qu’au niveau sommet des chefs d’Etats. Au niveau du sommet des chefs d’Etat, il faut dire que la Guinée a été honorée parce que trois éléments importants du pays ont été honorés par l’Union Africaine pour leur rôle en faveur de l’Unité Africaine. Il s’agit du président Ahmed Sékou Touré, de Diallo Telly, premier secrétaire général et le Bembeya Jazz national. Au cours des débats, le président a fait des interventions fort remarquées sur des questions d’actualité et qui d’ailleurs ont été retenues par le sommet concernant surtout la prise en charge de la sécurité africaine par les Africains eux-mêmes. Il avait commencé déjà cette démarche depuis le mois de janvier auprès de certains de ses pairs avec lesquels il avait partagé cette idée pour dire que l’expérience du Mali, il est humiliant que l’Afrique continue à compter sur les autres pays pour assurer la sécurité du continent. Et donc, il a estimé que l’Afrique disposait de moyens suffisants à travers certains pays qui disposent de moyens militaires très importants d’équipements, certains ont des moyens aériens importants, d’autres des moyens maritimes, d’autres des moyens financiers et d’autres pays qui peuvent être contributeurs de troupes. Et que si l’on mettait tout cela ensemble, l’Afrique pourrait très rapidement avoir une force rapide d’intervention chaque fois qu’une crise éclate sur le continent. Et c’est cette idée qui a été véhiculée depuis janvier, qui a fini par triompher. Une importante résolution a été adoptée à ce sujet. Je pense que c’est le seul moyen pour l’Afrique d’assurer sa propre sécurité. Le président de la République était intervenu également au niveau de ses pairs dans les séances publiques en ce qui concerne le conflit entre l’Érythrée et Ethiopie parce qu’il a trouvé désolant qu’un membre qui abrite le siège de l’organisation où on parle de règlement de conflit et que le siège soit en conflit avec un voisin. Il a donc demandé aux chefs d’Etat africains l’établissement d’un comité de sage en vue de ramener la paix entre ces deux pays. Je crois que cet appel a eu des échos favorables. C’est à l’issue d’ailleurs de cela qu’il y a eu des entretiens avec le Premier ministre éthiopien et les nouvelles que nous recevons aussi d’Asmara, je pense que l’appel du président a été entendu. Nous pourrions offrir nos bons offices dans les mois à venir pour essayer de faire vivre cette idée. Aussi, il a fait d’autres interventions sur l’appropriation des ressources naturelles par les pays africains. Car tout le monde constate que l’Afrique est spoliée de ses ressources. Et pour assurer le plein développement de nos nations, nous devons absolument nous rendre maîtres de nos ressources pour pouvoir contrôler notre devenir économique. En marge de cette réunion, le chef de l’Etat a eu des rencontres fructueuses avec plusieurs de ses homologues. Je peux dire que la participation guinéenne a été brillante.

Deux grandes résolutions sur la CPI et sur la Force africaine rapide d’intervention ont marqué ce sommet. Quelle a été la position de la Guinée par rapport à ces dossiers ?

La Guinée n’est pas intervenue dans le débat sur la CPI. Mais, nous acceptons avec tous les chefs d’Etat le point de vue qui a été exposé par plusieurs intervenants à savoir que la CPI, si la Guinée a été un membre signataire, il est regrettable de constater que toutes les actions de la CPI sont orientées vers l’Afrique. Et que donc dans ce cadre là, il faudrait bien que l’Afrique ait une position, puisqu’on parle d’équité. S’il y a équité, il y a d’autres grands foyers de tension dans ce monde où des crimes abominables sont commis et où la CPI est restée muette. Alors nous ne défendons pas les auteurs de crimes contre l’humanité et de crimes de génocide puisque la Guinée est signataire. Nous avons joué un rôle actif au moment de la création de la cour pénale et moi-même d’ailleurs j’étais le chef de la délégation guinéenne à la conférence diplomatique de Rome qui a initié le statut de Rome. Donc je peux en parler. Mais à ce stade, on se rend compte que la CPI est plutôt, en tout cas pour le moment dirigée, contre le continent. Toutes ses actions sont prises contre des dirigeants africains et c’est ce que les chefs d’Etats africains n’ont pas accepté. Le deuxième problème, c’est la Force de déploiement rapide. On parlait de force d’attente, maintenant on parle de force de déploiement rapide. C’est ce que j’ai développé tout à l’heure. Cette force doit être mise en place. Il ne faut pas attendre que d’autres puissances viennent nous aider, les africains peuvent le faire selon le schéma que j’ai expliqué.

En ce moment, c’est un Guinéen qui pilote la Force africaine en attente. A Addis-Abeba, avez-vous eu des rencontres avec le général Sékouba Konaté ?

Oui, moi je l’ai vu. J’ai vu le général Sékouba Konaté. Nous nous sommes salués et on a discuté un peu et c’est tout. On n’a pas eu de rencontre à caractère officiel puisque la question de la Force d’intervention rapide a été débattue en séance publique et le chef de l’Etat d’ailleurs avait fait une déclaration à ce sujet.

D’Addis-Abeba, vous avez regagné la France. Pourquoi ?

Je suis allé à Paris pour un peu voir avec nos partenaires puisque nous avions déjà reçu un message de la délégation française à Addis-Abeba. Compte tenu d’une certaine mauvaise organisation le jour de l’arrivée de François Hollande, nos deux chefs d’Etat n’avaient pas pu se rencontrer. Mais nous avions reçu déjà un premier signal et c’est dans ce cadre que je suis venu à Paris. J’ai eu des rencontres aussi bien à l’Elysée qu’au Quai d’Orsay et avec les plus hautes autorités françaises sur la gestion politique intérieure de notre pays.

Que dites-vous à ceux qui pensent que votre voyage à Paris avait pour seul but de contrer les opposants qui y étaient déjà ?

Non, notre intention n’était pas de contrecarrer les opposants. Notre intention, c’était d’aller exposer aux autorités françaises la réalité des faits. Et cette réalité, le message que nous avons reçu et qui a été aussi donné à l’opposition qui était présente à Paris, a été le même à savoir faire confiance à l’Union européenne et à l’OIF comme partenaires crédibles qui peuvent sécuriser le processus électoral en Guinée. Entrer en dialogue, je me félicite que l’opposition ait accepté et entendu cet appel à Paris. Aujourd’hui, cet après-midi (ndlr, lundi 03 juin) le dialogue va démarrer et ensuite aller aux élections. Je pense que ce message a été donné aussi bien à moi-même qu’à la délégation de l’opposition qui était à Paris.

En Guinée Bissau, le chef de l’Etat guinéen a été choisi comme médiateur. Mais depuis longtemps, nous n’avons pas de nouvelles. On a comme l’impression que la Guinée s’y intéresse peu…

Ecoutez, nous avons déjà donné de larges explications sur la situation malheureuse qui prévaut dans ce pays frère qu’est la Guinée Bissau. Aujourd’hui, nous attendons qu’une feuille de route crédible soit mise en place pour qu’on sache exactement où on va avec la formation d’un gouvernement d’union nationale, comme recommandé par l’union Africaine. Vous savez que la Guinée Bissau est suspendue au niveau de l’Union européenne, de l’Union Africaine et des Nations Unies et on attend des autorités de la transition qu’elles soumettent donc leur projet en ce qui concerne la feuille de route et la formation d’un gouvernement d’union nationale. Une fois que ces deux projets seront acceptés, en ce moment là, nous allons coopérer et organiser des élections dans ce pays pour restaurer l’autorité constitutionnelle.

En attendant, la situation y est très explosive…

Oui tout le monde sait que la gestion n’est pas bonne en Guinée Bissau. Vous savez la Guinée avait fait des réserves dès le départ. Je crois que cela d’ailleurs avait influé sur notre médiation. Parce qu’il faut dire la vérité. C’est que les positions qui ont été acceptées au niveau de la CEDEAO au départ n’étaient pas celles qu’il fallait. C’est qu’il ne fallait pas encourager un coup d’Etat en Afrique. Faire en sorte que le retour à l’ordre constitutionnel se passe selon les normes établies aussi bien par l’Union Africaine que par la CEDEAO. On ne nous a pas écoutés. Malheureusement, la situation aujourd’hui est ce qu’elle est. Vous avez vu que les chefs militaires sont tous impliqués dans le trafic de drogue. La Guinée l’avait signalé et le retour à l’ordre constitutionnel prend du temps. Pourtant, ce pays doit revenir à l’ordre constitutionnel.

Votre nomination à la tête de ce département avait été accompagné d’un grand élan d’espoir. Plus d’une année après, les Guinéens attendent encore de voir les grands changements s’opérer au sein de votre département, surtout avec l’annonce de l’arrivée de plusieurs chefs d’Etat dans notre pays…

Oui, c’est vrai. Vous avez raison. Je crois que c’est la fierté de tous les Guinéens. C’est à tout fait normal. Il y a déjà quelques chefs d’Etats qui sont venus. Nous avons dans le pipeline des visites qui vont s’effectuer dans notre pays pour que la Guinée redevienne ce qu’elle fut dans le passé. Le chef de l’Etat a déjà sillonné une bonne partie du monde. Je pense que tous ces chefs d’Etat feront le retour en visitant notre pays. Je pense que c’est le souhait de tous les Guinéens. Nous y travaillons. Et dans les mois à venir, on verra beaucoup plus. Déjà cette année, il y aura la conférence ministérielle de l’organisation de la coopération islamique OCI, ce qui est déjà un grand événement international puisque nous recevons ici 57 ministres des affaires étrangères. Et ce n’est qu’un départ. Je pense qu’une fois qu’on aura passé le cap de cette élection (ndlr, élections législatives) et la construction de nouveaux hôtels, tout ira. Parce que vous savez notre capacité d’hébergement est très très faible. J’ai visité l’hôtel Camayenne il y a quelques jours. C’est un bijou dans la sous-région. Tout comme les hôtels Sheraton, Millenium et les autres grands hôtels qui sont en construction. Je pense que dans quelques mois, la Guinée pourra être une destination de conférences internationales. Parce que nous disposerons en ce moment d’outils d’hébergement qu’il faut pour faire de notre capitale une zone de réunion. Et en ce moment, on verra beaucoup plus de personnes à Conakry.

Récemment, vous avez donné un coup de balai dans les ambassades. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Nous nous sommes rendus compte d’abord qu’il y avait un effectif pléthorique dans les ambassades. Nous nous sommes rendus compte également que le personnel qui était déployé dans les ambassades s’était sédentarisé depuis 20 ans, soit plus. Et la rotation diplomatique qui est la règle de fonctionnement n’est plus respectée. Alors que le découragement s’était installé au niveau du département du fait que ceux qui travaillent ici au ministère n’avaient plus la possibilité d’aller dans les ambassades. Alors, nous avons voulu rétablir l’ordre, faire de la rotation la règle en rappelant tous ceux qui avaient fait un temps assez long dans les ambassades. Voyant l’effectif démesuré dans toutes les missions diplomatiques, il fallait faire 4 à 5 millions de dollars par an d’économie, rationaliser le personnel pour plus d’efficacité dans le travail. Voilà ce que nous avons fait.

Par Noum Kè
MEDIAGUINEE

 

 

 

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